La loi du 19 mars : un événement fondateur
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La loi du 19 mars : un événement fondateur

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L’évenement politique : le 19 mars 1946


L’événement du 19 mars 1946 est une conclusion et un point d’entrée dans le siècle pour le nouveau département. L’île de La Réunion rompt avec la colonie colonisatrice. Elle n’est plus le sujet de l’Empire même en se prétendant « seconde métropole » dans l’océan Indien.
Cette décolonisation française se comprend si l’on accepte de croiser les contextes, de redonner force à la dimension politique de ces années de la Libération, et tout particulièrement au P.C.F. entre les deux printemps de 1944 et de 1946. Il ne faut pas chercher de ruptures entre la France et La Réunion. Tout au contraire les unit dans ces contextes locaux, nationaux, internationaux. La majorité politique sortie des urnes est à l’unisson de la majorité de la première Assemblée constituante (élue en octobre 1945). Le discours des deux députés, leurs représentations de la France, leur culture politique s’identifient à celle du premier parti de France. La vision de la France à venir, cet « élan lyrique » de la Libération se retrouve dans les mots des nouveaux élus des conseils municipaux de mai 1945. Accord politique au point que le nouveau département votera en faveur du premier projet de Constitution largement marqué du sceau des conceptions des communistes français.
Etudier la départementalisation c’est donc interpréter tout d’abord les strates, les composants des discours, d’une relation, au-delà des mers et des océans, entre deux terres, deux espaces dans un même ensemble. La République française demeure ce cadre, qui intègre. La décolonisation de l’île de La Réunion est dominée par les mots d’assimilation et d’intégration....

De Paris à La Réunion, l’annonce du vote de la loi du 19 mars 1946 est faite par les deux députés sous la forme d’un télégramme
"Ce soir 14 mars 11h50. Assemblée Constituante unanimité proclame Réunion Département Français Stop. Prions Conseil général, municipalités, Union départementale et tous syndicats envoi télégramme remerciement président Assemblée Constituante et fêter cette date historique par grandiose manifestation, stop. Vive La Réunion. (Vergès - De Lepervanche)".

Si le communiqué sur le vote de cette loi ne suscite pas de vagues d’enthousiasme dans toute l’île, la départementalisation apparaît pour le plus grand nombre des Réunionnais comme l’assurance d’une amélioration de leur vie dans leur quotidien. Au regard de la situation de misère et de pénurie, les trois articles de la loi fixent le cadre de futures réformes qui constituent autant de dispositions et de réponses concrètes (aides économiques, soins médicaux, protection sociale….) en faveur de l’immense majorité de la population vivant dans une grande pauvreté.
Plusieurs communes fêtent la nouvelle. La presse relaie ces appels au rassemblement. L’union départementale réunionnaise des syndicats entend marquer cet acte législatif si décisif :
« Une grande manifestation comprenant défilé et meetings aura lieu à St Denis à l’occasion de l’adoption à l’unanimité du Parlement du projet Réunion Département Français. En vue de marquer cet heureux événement, l’Union invite tous les travailleurs syndiqués et sympathisants a se rendre en masse ce soir à 17H45 devant l’Hôtel de Ville où des orateurs tireront les conséquences de la réforme intervenue et qui complète la libération de 1848. Drapeaux et bannières devront figurer à la manifestation ».

Le gouverneur par intérim, M. Beyries, conserve le registre familial pour célébrer le nouveau statut.
« ….Aussi suis-je bien certain que la population de La Réunion tout imprégnée de notre sang qui a déjà tant fait pour le rayonnement de notre civilisation et fourni tant de fiers chapitres à notre histoire saura par la modernisation de son train de vie, et figurera dans le cercle de famille des provinces françaises parmi les plus fortunées et les plus vivantes »

Les débats des 12 et 14 mars 1946 ont conclu une démarche collective, raisonnée et volontariste des députés élus six mois auparavant. L’histoire, selon une formule galvaudée, mais si juste dans ce présent, a connu une accélération. L’état d’esprit de la campagne des municipales, des cantonales, voire de l’élection du 21 octobre 1945, a été dépassé dans le creuset des travaux, et de l’ensemble des réflexions des élus des « vieilles colonies » à l’intérieur de la commission des territoires d’Outre-mer de l’Assemblée constituante. Une fois encore, le politique a marqué combien il dispose de cette autonomie qui peut le caractériser par rapport aux déterminants ou aux contraintes économiques.
A Paris, les vieilles colonies ultramarines sont parvenues à larguer les amarres coloniaux et à naviguer avec les ris nationaux. Et la compréhension de cette loi ne peut se défaire de ce double trait. L’événement s’inscrit tant dans la continuité que dans la rupture. Pour l’historien a la recherche des bornes chronologiques, des césures sur le temps qui court, la situation est duelle.
Connaître et reconnaître un événement est une invite à se défier de tous les anachronismes. De concert avec la stratégie nationale définie alors (1944-1946) par le P.C.F., les députés communistes réunionnais ont été des artisans de la loi du 19 mars. Ce qui s’affirme lors des débats et du vote unanime, ce qui se lit à travers leurs interventions, comme dans la rédaction de ce texte classant les « vieilles colonies » en département français et consolidant le principe de l’assimilation, c’est bien pour reprendre le slogan communiste de ces mois de la Libération « la France qui continue ».
« Ne l’oublions jamais, c’est la France de la Révolution que l’on aime à travers le monde. C’est la France démocratique qui exerce un grand prestige à travers tous les pays de l’univers, C’est cette France-là, fidèle à son passé révolutionnaire, à son passé de progrès qui doit apparaître aux yeux des délégués de l’Organisation des Nations Unies » (Jacques Duclos).

Le texte paru le 19 mars 1946 (la départementalisation en trois articles) ouvre un nouveau cycle. Il marque la fin d’une colonie, la perte d’une terre, d’un sujet pour l’Empire. Et dans la dialectique de cette pensée politique, tous les débats révèlent, ce que les années 1942-1946 avaient déjà souligné, une passion française et républicaine, l’ancrage désiré, et argumenté au sein de la Nation française. La départementalisation de La Réunion c’est une décolonisation française, et plus pertinemment une décolonisation intra-française. Du passé colonial, les deux députés communistes ont fait table rase. Et avec la même conviction, ils proclament l’exigence de plus de France dans ce sud-ouest de l’océan Indien.
Les contemporains ont perçu la marque de cette continuité nationale. Il faut relire les débats pour saisir la pensée, les raisonnements, la culture politique, qui imprègnent ce présent. Ni geste, ni phraséologie révolutionnaire, nul drapeau à lancer par-dessus des journées tragiques ou des discours mythiques. Restent assurément, les figures, les paroles, les faits des deux députés parmi les membres de la commission des territoires d’Outre-mer. Leur démarche transcrit un engagement tant pour la France de la Libération que pour la reconstruction de La Réunion.
Demeurent dans les mémoires quelques images. Les deux députés partis de l’aérodrome de La Possession qui rentrent pour fêter ces victoires, (mais aussi soutenir le « oui » au referendum et préparer les élections législatives ou de nouvelles élections à l’Assemblée constituante en fonction des futurs résultats du vote du 5 mai sur le projet constitutionnel). Ce retour s’accompagne aussi de réunions publiques (telle la manifestation dans le futur jardin de l’Etat) en vue d’expliquer inlassablement et éclairer pédagogiquement les conséquences de la loi. Avant de se projeter dans l’avenir, il est tout d’abord question de rompre avec la misère et le dénuement. L’heure est alors à l’espoir.
Et précisément, si la départementalisation de l’île de La Réunion réaffirme, consolide l’appartenance à France, elle ouvre aussi dans le même temps, une nouvelle voie. Là se situe la rupture annoncée. La loi contient l’ordre et le mouvement (et la génération politique de la Troisième République comprend ce registre politique). Elle conjugue l’intégration et le changement. A l’examen de tous les angles de l’étude (politique, économique, social…) l’événement 19 mars 1946 signe pour les contemporains un nouveau point d’entrée dans l’histoire de La Réunion. Expression de l’itinéraire singulier de l’île dans cette partie de l’océan Indien. « Avec la Réunion département, fini les Réunionnais citoyens de seconde zone », proclame Léon de Lepervanche. Et dans le même élan, le même discours, il se félicite de son action et de ses interventions en vue de faciliter l’installation de colons Réunionnais à Madagascar (« Ils bénéficieront d’une prime d’expatriation destinée à couvrir les frais de voyages et de première installation, d’une aide éventuelle du gouvernement de la Grande île). Certes, lors des débats à l’Assemblé constituanre, les thématiques anti-capitalistes prédominaient fréquemment, mais ici le discours anti-colonial trouve ses limites : celles de La Réunion. La France continue autrement à Madagascar.
La loi fixe l’acte de naissance d’un nouveau cycle. Mutadis mutandis. L’île vient de se doter des moyens d’une mutation.
 
Texte de Yvan COMBEAU
Extrait du livre Une décolonisation française, l’île de La Réunion (1942-1946)
Edition : Ocean Editions, 2006.

 

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